Dédé avait mal aux fesses. Les cailloux et les irrégularités du bitume s’enfonçaient dans ses chairs. Il bougea un peu, sortant de sa torpeur. Soudain, il se secoua et s’éveilla. La route lugubre lui rappela immédiatement sa situation. Il se remit debout difficilement et se frotta le visage. Il s’était assoupi. Comment pouvait-il être si con ? Perdu en pleine campagne et capable de piquer un roupillon ! Enervé contre lui-même, il se donna une claque et, d’un geste brusque, regarda sa montre. Il avait dormi un peu plus d’une heure. Il espérait qu’il n’avait raté personne qui serait passé pendant ce temps.
Il remonta dans la cabine de la fourgonnette. Le frigo indiquait plus de vingt degrés. C’était beaucoup trop. Décidément, cette porte faussée était un problème. Il engueulerait copieusement cet idiot de chef lorsqu’il le verrait ! Il empoigna la clé de contact, enfonça la pédale d’embrayage et tourna la clé. Le démarreur émit un couinement fatigué. Dédé n’en crut pas ses oreilles. Il recommença en insistant plus longtemps. Même résultat, impossible de faire démarrer le moteur.
Un nœud commença à se former dans ses entrailles. Il frappa violemment le volant et jura copieusement. Il devait se rendre à l’évidence, la batterie était morte. Mourante plutôt, et le phare allumé pendant une heure l’avait achevée. Il descendit de la cabine et hurla dans la nuit, frappant des poings contre la carrosserie. Il regarda la route, fronçant les sourcils pour percer l’obscurité. Mais il ne voyait rien au-delà du faisceau faiblissant du phare.
Dédé avait peur. Lentement, mais sûrement. Lui qui se vantait de n’avoir peur de rien et d’avoir tout vu, il commençait à flipper. Et s’il y avait des bêtes dans cette forêt ? Etait-il vraiment en sécurité ici ? Peut-être qu’il ne devrait pas rester là, avec tous les barjos qui se promènent dans ce pays ! Il faisait les cent pas autour de la camionnette en ruminant les craintes idiotes que lui dictait son cerveau fatigué et tendu. Il n’avait dormi que quelques heures avant de commencer sa tournée de nuit. Il essaya d’évaluer ses options. Il n’y en avait pas beaucoup : bouger ou rester là.
Il s’arrêta un instant. Bouger, pourquoi pas ? L’autre option n’avait rien donné jusqu’à présent. Mais alors, bouger pour aller où ? Il y avait bien ce chemin qui quittait la route un peu en arrière. Il décida de partir par-là, avec un peu de chance il trouverait une ferme ou une habitation.
Il marchait dans la nuit depuis dix minutes. L’air moite lui collait à la peau. Les moucherons et les moustiques lui usaient les nerfs. Il se mettait des claques pour les chasser. Finalement, la forêt s’ouvrit sur une clairière. Au fond de celle-ci, la masse sombre d’une construction s’élevait, plus sombre encore que les arbres derrière elle. Soulagé, Dédé pressa le pas vers la maison. Peut-être y avait-il quelqu’un, peut-être même un téléphone, et il pourrait appeler une dépanneuse.
A mesure qu’il approchait, l’aspect délabré de la bâtisse ne put lui échapper. Le faisceau de la lampe lui révéla des pans de façade défoncés, des planches pourries et de rares fenêtres cassées. Cela ressemblait à une grange. Une grande grange abandonnée.
L’évidence s’imposa lentement à Dédé. Elle lui descendit dans l’estomac et lui tordit lentement les entrailles telle une pince. Il avait envie de crier. Il voulait être ailleurs, avoir eu une autre vie, n’importe quoi pourvu qu’il ne soit plus là. Il fit le tour de la grange d’un pas rapide. L’arrière s’était effondré, les poutres de la charpente, mélangées aux tuiles, recouvraient des restes de murs.
La tenaille dans son ventre s’activa encore plus fort. Elle se mettait à bouger, à pincer, à tirer. La terreur grandissait dans son ventre.