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Poulets Froids

Première partie

Le ruban de bitume défilait dans le halo lumineux de l’unique phare, révélant à peine les silhouettes des arbres. Tout en écrasant son mégot dans le cendrier plein, Dédé pesta contre ses collègues qui n’étaient même pas foutu de remplacer une ampoule de phare. Maintenant, il se retrouvait à devoir traverser la moitié de l’état, de nuit, dans une camionnette borgne.

L’air moite et chaud de la nuit entrait par la fenêtre ouverte. Il devait faire environ trente degrés, et il était deux heures du matin. Il jeta un œil au panneau de contrôle du bloc frigorifique. Il indiquait 10 degrés. Par ces températures, il avait du mal à refroidir suffisamment. Dédé dodelina de la tête en pensant que la porte latérale, légèrement voilée, fermait mal et empêchait le frigo d’être étanche. Son chef, toujours désireux d’économiser, n’avait pas voulu la faire changer, car ça irait très bien comme ça, avait-il déclaré.

Il continuait sa route dans la forêt, ne voyant pas bien loin avec un seul phare. Il avait chaud et s’essuya le visage avec la manche de son t-shirt. Dédé n’aimait pas la chaleur. Sa centaine de kilos y étaient pour beaucoup. Il se sentait mal, il suait.

Il roulait sur une longue ligne droite. La route lui apparaissait comme une tranchée dans la masse noire des arbres. Il tenait le volant avec deux doigts, le bras reposé sur la portière. De l’autre main, il cherchait son paquet de cigarette sur le siège à côté de lui. Il se pencha un peu, tâtonnant plus loin. Ses doigts, potelés et moites, glissèrent du volant lorsque la camionnette passa sur un nid de poule. Il se releva subitement, mais avant qu’il n’ait pu ressaisir le volant la roue droite alla s’enfoncer violemment dans un trou de récolte d’eau. Le pneu éclata contre le rebord bétonné. Dans un réflexe salvateur, Dédé enfonça la pédale de frein et, dans un crissement de pneu, la camionnette termina sa course au milieu de la route.

Il resta quelques instants tétanisé, puis expira bruyamment avant de recommencer à respirer. Il tremblait un peu lorsqu’il se passa la main sur le visage. Le moteur avait calé. Maintenant, seule la radio hurlait par-dessus le murmure des arbres agités par le vent. En travers de la route, le véhicule blanc semblait échoué, épave sur un rivage étrange. Le phare éclairait les troncs sombres, unique point lumineux perdu dans cette mer de végétaux dont les cimes se mouvaient dans le vent telles des vagues de ténèbres.

Dédé redémarra et gara la camionnette contre le bord de la route. Il sortit pesamment de l’habitacle en vociférant :

– Et merde, ça fait vraiment chier ! Je suis déjà en retard ! Ce con de boucher va encore gueuler ! Qu’ils aillent tous se faire foutre !

D’un pas pressé et énervé, Dédé fit le tour de la camionnette et admira le résultat. La jante avait beaucoup souffert et était complètement déformée. Le pneu, quant à lui, gisait déchiré quelques mètres en arrière.

– Bordel ! Ça va me prendre au moins une demi-heure ! maugréa-t-il.

Après avoir sorti le cric et les outils, il se pencha sous la camionnette pour décrocher la roue de secours. Le faisceau de la lampe-torche n’éclaira que le châssis. Le logement de la roue était vide. Il se releva en jurant, le visage rouge de colère et il donna un bon coup de poing dans la porte latérale. Cela enfonça la tôle et acheva de voiler la porte, qui se décrocha.

Il fit plusieurs fois le tour de la fourgonnette, cherchant partout cette satanée roue de secours, ne pouvant se rendre à l’évidence qu’il n’y en avait pas. Il hurlait maintenant, seul sur la route. Il se frappait la tête, par moment, et donnait des coups de pied dans les graviers tellement cela lui semblait incroyable. Désemparé, il refit le tour du véhicule, encore une fois. C’est alors qu’il s’aperçut que la porte latérale du frigo s’était entrouverte. Il essaya de la refermer ; il ne fallait pas que le chargement se réchauffe trop. Après une dizaine d’essais, il se résigna. Impossible de la fermer complètement. Cela l’énerva encore plus.

– Saloperie de camionnette ! Pas possible de travailler avec des gens pareils ! Pas de roue de secours ! Fait chier ! grogna-t-il.

Il soupira et donna un coup de pied dans le bas de caisse. C’était trop bête. Se retrouver planté là, en pleine forêt, parce que la roue de secours manquait. Il n’y croyait d’ailleurs toujours pas vraiment. Il se pencha encore pour en être sûr, mais la roue avait bel et bien disparu. Qui sait, un de ses collègues l’avait peut-être revendue pour payer le leasing de sa voiture !

Il empoigna le triangle de panne et partit le déposer une cinquantaine de mètres en arrière. En retournant vers sa camionnette, il remarqua un chemin goudronné qui s’enfonçait dans la forêt. Surprenant. Tout semblait si désert par ici. Il n’avait encore croisé personne. Il continua vers la camionnette où la radio braillait toujours à travers la nuit. Le silence le mettait mal à l’aise.

Il commençait à s’inquiéter. Ce qui n’était qu’un incident sans trop de gravité devenait soudain un gros problème. Il n’avait aucun moyen d’appeler à l’aide, son chef lui avait repris son téléphone mobile. Il passait des appels à sa femme trois fois par jour. C’est vrai qu’il avait un peu abusé, mais ce n’était pas une raison, il était bien emmerdé maintenant.

Dépité, il s’assit par terre et s’adossa à la roue gauche de la camionnette. La masse sombre de la forêt le surplombait. Les quelques mètres de bitume qui le séparait des arbres étaient le seul espace qu’il pouvait discerner. Au-delà, la forêt, noire et mystérieuse, étendait son empire. Le phare éclairait toujours, faiblement, sur sa droite. Il se prit la tête entre les mains et laissa échapper un long soupir chargé de tension. Que pouvait-il bien faire, seul, dans la nuit, avec ses 900 kilos de poulets morts et froids, et qui devaient le rester ? Il ne pouvait pas aller chercher de l’aide à pied, cela lui prendrait bien trop de temps. Il ferait bien mieux d’attendre là que quelqu’un passe, quitte à rallumer le moteur de temps en temps, pour faire tourner le frigo et refroidir ses volailles.

* * *

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