Le hublot était glacé et dur contre mon front. Le froid intense qui s'en dégageait m'envahissait petit à petit la tête. Je me sentais engourdi, comme pénétré par la surface de verre. J'avais l'impression que cette vitre de 10 centimètres d'épaisseur faisait gentiment son chemin dans mon crâne.
Je me forçai à relever la tête du hublot. J'ouvris les yeux. Ils tombèrent d'abord sur le gros anneau d'acier qui scellait la vitre dans la coque. Derrière l'épais bloc de verre, on distinguait le contour d'une seconde vitre, tout aussi épaisse. Au-delà, le vide de l'Espace s'ouvrait à l'infini. En penchant la tête, je pouvais voir se développer les flancs de l'immense navire. Une grande surface sombre, piquetée par les lueurs des hublots, parfois crevée par un sas ouvert ou une flash light de position aveuglante.
Je me redressai dans mon siège. Le sommeil spatial n'était pas fait pour moi. Je me massai la mâchoire. J'avais la bouche pâteuse. Pire qu'un lendemain de cuite. Cela faisait une heure qu'ils nous avaient réveillés. Nous approchions de la Terre. Deux mois de voyage pour se retrouver la tête passée sous une broyeuse de minerai titanienne. Et dire que j'avais payé pour ça.
Je me penchai en avant pour me servir un peu d'eau et prendre le stimulant que mon accoudoir me présentait. Rien de tel pour se remettre. Je me levai doucement. J'étais encore bien engourdi. Après quelques secondes debout, je me sentais déjà un peu mieux. Le système avait conservé le tonus de mes muscles grâce à des séances de stimulations électriques. Ça avait l'air d'avoir fonctionné. Je sentais la pesanteur augmenter doucement, au fur et à mesure que le vaisseau commençait sa rotation. Je m'étirai tant bien que mal.
Je m'intéressai à ce qui se passait autour de moi. Visiblement, je n'étais pas le seul à qui le sommeil spatial ne convenait pas. Les autres passagers se levaient péniblement, certains étaient encore groggy dans leur couchette.
J'entrepris de m'habiller. J'enlevai d'abord les sous-vêtements ridicules fournis pour le vol : un caleçon bleu ciel et un t-shirt de la même couleur, avec un macaron noir, bleu et or, présentant la Terre et l'Espace piqueté d'étoiles. Je souris doucement en me rappelant l'époque où ce symbole faisait rêver une génération d'hommes. Les choses avaient bien changées en quelques décennies. La Corporation Spatiale avait perdu de son panache.
Un mouvement derrière le hublot attira mon regard. La Terre y apparaissait, maintenant que le vaisseau tournait sur lui-même. Le croissant bleu de la planète grossissait jusqu'à occuper tout le hublot. Je m'approchai. L'atmosphère bleutée tranchait avec le noir profond de l'Espace. Quelques satellites brillaient dans la lumière rasante du Soleil. Le hublot se polarisa subitement et l'image s'assombrit. Le Soleil devait frapper le vaisseau.
J'observai la planète. Ce bleu profond me fascina. Les arabesques des nuages laissaient voir les dessins dentelés des terres émergées. Un tiers de la planète était éclairé. Le reste se fondait dans la nuit de l'Espace. On voyait parfois scintiller les lumières des mégapoles. C'était donc cela la Terre, une immense sphère bleue et blanche suspendue contre le noir de l'Espace. Comme elle contrastait avec ce que j'avais connu toute ma vie ! Une petite boule orange, floue comme son atmosphère. Les brouillards brunâtres qui balayaient sa surface gelaient un homme en un instant. Les colons des mines étaient obligés de se terrer sous la surface pour se protéger du froid et du rayonnement cosmique. Les rares occasions qui m'avaient permis de voir cette grosse lune depuis l'Espace furent mes quelques visites sur la station orbitale.
Je me rassis dans mon siège, tout en continuant d'admirer la vue de la planète qui passait dans le champ de vision de l'hublot. Bien vite, il ne resta que les ténèbres de l'Espace, troublées seulement par le scintillement des étoiles, et, à ma gauche, une partie de la coque que je pouvais apercevoir.
C'était la fin du voyage. Je commençais à me sentir légèrement nerveux, les entrailles tiraillées par une sourde excitation. Les stimulants que j'avais pris commençaient à me réveiller et mon arrivée imminente achevait de me rendre une partie de ma tête, qui souffrait toujours.
L'image de la Terre réapparut, sortant de derrière le pan de coque du navire. A nouveau, cette vision insensée, ce bleu ténu, diaphane et profond à la fois, ces terres brunes et pâles, les pôles blancs, me faisait rêver. A nouveau, le souvenir de Titan, l'un des nombreux satellites de Saturne, me fît tressaillir. Ce monde tellement froid et dur, où la vie des hommes se limitait aux conduits souterrains qu'ils réussissaient à creuser dans la roche mêlée de glace, contrastait tellement avec cette planète, plus de deux fois plus grosse et infiniment plus accueillante. Je me demandais si je pourrais m'adapter à la pesanteur terrienne, je n'avais vécu que sur Titan, qui est quarante fois moins massive. J'essayai de me rassurer en pensant à la stimulation musculaire qui nous avait maintenu en forme durant le voyage. Mais mes os supporteraient peut-être moins bien le changement. Je n'arrivais pas à me figurer ce que ce voyage allait changer dans ma vie. Je me trouvais à des millions de kilomètres de chez moi, de l'endroit qui m'avait vu naître, que j'avais toujours connu.
Ma réflexion fut interrompue par une annonce à l'haut-parleur. Nous avions apponté. Il était temps de quitter le vaisseau. Je suivis les autres passagers de mon compartiment vers le puit central, long tunnel parcourant le vaisseau dans toute sa longueur. Ici, la gravité artificielle n'opérait pas, aussi flottions-nous dans ce tube gris clair, capitonné et régulièrement éclairé. Le flot des passagers se dirigeait lentement vers le nez de l'appareil, où se trouvait l'arrimage à la station. Tout le monde transportait, dans le petit sac bleu de la Corporation, le peu d'affaires personnelles qui étaient autorisées sur les vols interplanétaires.
Cette station orbitale ne ressemblait à rien de ce que j'avais eu l'occasion de voir. Ses longues parois de plastique immaculé, couleur crème, donnaient une impression de luxe dont je n'avais pas l'habitude. J'avais plutôt coutume de me déplacer dans des coursives encombrées de conduites et de câbles, souvent salies par de longues années de service dans des conditions difficiles.
Arrivé à la salle d'embarquement, je remarquai un petit hublot. J'allai regarder l'Espace, espérant y revoir la Terre. Je voulais goûter encore une fois la vue depuis l'orbite. Peut-être n'y reviendrais-je jamais. Cette même fascination étrange m'envahit. Je me sentais fébrile à l'idée de me poser sur cette planète, d'en fouler le sol qui paraissait si fragile, une fine pellicule posée délicatement sur la profondeur des océans. Mais en même temps je me sentais paralysé de peur. Je ne savais pas ce qui m'attendait en bas, sauf une chambre que j'avais réussi à obtenir grâce à la Corporation, qui, parfois, faisait preuve d'humanité envers ses employés.
Je ne connaissais de la mégapole où je devais me rendre que le nom et qu'elle occupait le centre du continent numéro 4. Je me sentais tiraillé entre ma curiosité intense pour ce que j'avais devant moi et la peur sourde que provoquait le défi que j'avais choisi de relever en venant continuer ma vie sur Terre.
Ma navette vers la Terre arrivait, mais il fallait attendre encore quelques minutes. J'étais déchiré entre l'excitation et la peur. J'aurais voulu déjà y être ou n'être jamais venu. J'observai la porte étanche du sas. C'était une grosse pièce d'acier d'au moins deux mètres cinquante de diamètre, peinte en blanc. La bordure était striée des bandes jaunes et noires réglementaires. La tranche de la porte était d'un éclat brillant d'acier franc, tourné pour épouser exactement le contour de la coque. Six gros vérins noirs rayonnaient depuis le centre et maintenaient les verrous dans la structure de la station.
Les témoins lumineux de la porte clignotèrent et les vérins coulissèrent dans un léger chuintement. Une lumière jaune flasha au dessus de la porte et un avertisseur sonore émit un son grêle et intermittent. Il y eu un déclic et un bruit de succion. Je sentis la différence de pression dans mes oreilles. Je déglutis pour rétablir l'équilibre, mais j'avais la gorge sèche. Je me frottai machinalement le menton. Lentement, la porte étanche tourna sur ses gonds et révéla un couloir légèrement incliné. Une légère brume de condensation se forma et se dissipa rapidement lorsque les deux airs entrèrent en contact. Quelques lampes éclairaient la passerelle et jetaient des taches d'une lumière dure qui laissaient le reste dans la pénombre. Un souffle froid me frappa doucement au visage et m'apporta des effluves douceâtres de métal et d'huile de machine. Au-delà, le sas de la navette était ouvert mais je ne pouvais guère voir plus loin.
Les témoins lumineux m'indiquèrent que je pouvais embarquer. Je déglutis à nouveau. Puis encore une fois, pour décompresser mes oreilles. Ne sentant plus complètement mon corps, je me propulsai doucement en avant. Je m'enfonçai dans cette ouverture béante. Deux gyrophares rouges nimbaient le couloir d'une lueur charnelle et changeante, signalant nonchalamment que le moindre problème d'étanchéité serait fatal pour quiconque se trouverait là. M'accrochant aux parois, je traversai jusqu'à la navette. Je commençais à avoir la nausée. Sans doute à cause de la microgravité.