Le ruban de bitume défilait dans le halo
lumineux de l’unique phare, révélant à peine les silhouettes des arbres. Tout
en écrasant son mégot dans le cendrier plein, Dédé pesta contre ses collègues
qui n’étaient même pas foutu de remplacer une ampoule de phare. Maintenant, il
se retrouvait à devoir traverser la moitié de l’état, de nuit, dans une
camionnette borgne.
L’air moite et chaud de la nuit entrait par la
fenêtre ouverte. Il devait faire environ trente degrés, et il était deux heures
du matin. Il jeta un œil au panneau de contrôle du bloc frigorifique. Il
indiquait 10 degrés. Par ces températures, il avait du mal à refroidir
suffisamment. Dédé dodelina de la tête en pensant que la porte latérale,
légèrement voilée, fermait mal et empêchait le frigo d’être étanche. Son chef,
toujours désireux d’économiser, n’avait pas voulu la faire changer, car ça
irait très bien comme ça, avait-il déclaré.
Il continuait sa route dans la forêt, ne voyant
pas bien loin avec un seul phare. Il avait chaud et s’essuya le visage avec la
manche de son t-shirt. Dédé n’aimait pas la chaleur. Sa centaine de kilos y
étaient pour beaucoup. Il se sentait mal, il suait.
Il roulait sur une longue ligne droite. La route
lui apparaissait comme une tranchée dans la masse noire des arbres. Il tenait
le volant avec deux doigts, le bras reposé sur la portière. De l’autre main, il
cherchait son paquet de cigarette sur le siège à côté de lui. Il se pencha un
peu, tâtonnant plus loin. Ses doigts, potelés et moites, glissèrent du volant
lorsque la camionnette passa sur un nid de poule. Il se releva subitement, mais
avant qu’il n’ait pu ressaisir le volant la roue droite alla s’enfoncer
violemment dans un trou de récolte d’eau. Le pneu éclata contre le rebord
bétonné. Dans un réflexe salvateur, Dédé enfonça la pédale de frein et, dans un
crissement de pneu, la camionnette termina sa course au milieu de la route.
Il
resta quelques instants tétanisé, puis expira bruyamment avant de recommencer à
respirer. Il tremblait un peu lorsqu’il se passa la main sur le visage. Le
moteur avait calé. Maintenant, seule la radio hurlait par-dessus le murmure des
arbres agités par le vent. En travers de la route, le véhicule blanc semblait
échoué, épave sur un rivage étrange. Le phare éclairait les troncs sombres,
unique point lumineux perdu dans cette mer de végétaux dont les cimes se
mouvaient dans le vent telles des vagues de ténèbres.
Dédé
redémarra et gara la camionnette contre le bord de la route. Il sortit
pesamment de l’habitacle en vociférant :
– Et merde, ça fait vraiment chier ! Je
suis déjà en retard ! Ce con de boucher va encore gueuler ! Qu’ils
aillent tous se faire foutre !
D’un pas pressé et énervé, Dédé fit le tour de
la camionnette et admira le résultat. La jante avait beaucoup souffert et était
complètement déformée. Le pneu, quant à lui, gisait déchiré quelques mètres en
arrière.
– Bordel ! Ça va me prendre au moins une
demi-heure ! maugréa-t-il.
Après avoir sorti le cric et les outils, il se
pencha sous la camionnette pour décrocher la roue de secours. Le faisceau de la
lampe-torche n’éclaira que le châssis. Le logement de la roue était vide. Il se
releva en jurant, le visage rouge de colère et il donna un bon coup de poing
dans la porte latérale. Cela enfonça la tôle et acheva de voiler la porte, qui
se décrocha.
Il fit plusieurs fois le tour de la
fourgonnette, cherchant partout cette satanée roue de secours, ne pouvant se
rendre à l’évidence qu’il n’y en avait pas. Il hurlait maintenant, seul sur la
route. Il se frappait la tête, par moment, et donnait des coups de pied dans
les graviers tellement cela lui semblait incroyable. Désemparé, il refit le
tour du véhicule, encore une fois. C’est alors qu’il s’aperçut que la porte
latérale du frigo s’était entrouverte. Il essaya de la refermer ; il ne
fallait pas que le chargement se réchauffe trop. Après une dizaine d’essais, il
se résigna. Impossible de la fermer complètement. Cela l’énerva encore plus.
– Saloperie de camionnette ! Pas possible
de travailler avec des gens pareils ! Pas de roue de secours ! Fait
chier ! grogna-t-il.
Il soupira et donna un coup de pied dans le bas
de caisse. C’était trop bête. Se retrouver planté là, en pleine forêt, parce
que la roue de secours manquait. Il n’y croyait d’ailleurs toujours pas
vraiment. Il se pencha encore pour en être sûr, mais la roue avait bel et bien
disparu. Qui sait, un de ses collègues l’avait peut-être revendue pour payer le
leasing de sa voiture !
Il empoigna le triangle de panne et partit le
déposer une cinquantaine de mètres en arrière. En retournant vers sa
camionnette, il remarqua un chemin goudronné qui s’enfonçait dans la forêt.
Surprenant. Tout semblait si désert par ici. Il n’avait encore croisé personne.
Il continua vers la camionnette où la radio braillait toujours à travers la
nuit. Le silence le mettait mal à l’aise.
Il commençait à s’inquiéter. Ce qui n’était
qu’un incident sans trop de gravité devenait soudain un gros problème. Il
n’avait aucun moyen d’appeler à l’aide, son chef lui avait repris son téléphone
mobile. Il passait des appels à sa femme trois fois par jour. C’est vrai qu’il
avait un peu abusé, mais ce n’était pas une raison, il était bien emmerdé
maintenant.
Dépité, il s’assit par terre et s’adossa à la
roue gauche de la camionnette. La masse sombre de la forêt le surplombait. Les
quelques mètres de bitume qui le séparait des arbres étaient le seul espace
qu’il pouvait discerner. Au-delà, la forêt, noire et mystérieuse, étendait son
empire. Le phare éclairait toujours, faiblement, sur sa droite. Il se prit la
tête entre les mains et laissa échapper un long soupir chargé de tension. Que
pouvait-il bien faire, seul, dans la nuit, avec ses 900 kilos de poulets morts
et froids, et qui devaient le rester ? Il ne pouvait pas aller chercher de
l’aide à pied, cela lui prendrait bien trop de temps. Il ferait bien mieux
d’attendre là que quelqu’un passe, quitte à rallumer le moteur de temps en
temps, pour faire tourner le frigo et refroidir ses volailles.
***
Dédé avait mal aux fesses. Les cailloux et les
irrégularités du bitume s’enfonçaient dans ses chairs. Il bougea un peu,
sortant de sa torpeur. Soudain, il se secoua et s’éveilla. La route lugubre lui
rappela immédiatement sa situation. Il se remit debout difficilement et se
frotta le visage. Il s’était assoupi. Comment pouvait-il être si con ?
Perdu en pleine campagne et capable de piquer un roupillon ! Enervé contre
lui-même, il se donna une claque et, d’un geste brusque, regarda sa montre. Il
avait dormi un peu plus d’une heure. Il espérait qu’il n’avait raté personne
qui serait passé pendant ce temps.
Il remonta dans la cabine de la fourgonnette. Le
frigo indiquait plus de vingt degrés. C’était beaucoup trop. Décidément, cette
porte faussée était un problème. Il engueulerait copieusement cet idiot de chef
lorsqu’il le verrait ! Il empoigna la clé de contact, enfonça la pédale
d’embrayage et tourna la clé. Le démarreur émit un couinement fatigué. Dédé
n’en crut pas ses oreilles. Il recommença en insistant plus longtemps. Même
résultat, impossible de faire démarrer le moteur.
Un nœud commença à se former dans ses
entrailles. Il frappa violemment le volant et jura copieusement. Il devait se
rendre à l’évidence, la batterie était morte. Mourante plutôt, et le phare
allumé pendant une heure l’avait achevée. Il descendit de la cabine et hurla
dans la nuit, frappant des poings contre la carrosserie. Il regarda la route,
fronçant les sourcils pour percer l’obscurité. Mais il ne voyait rien au-delà
du faisceau faiblissant du phare.
Dédé avait peur. Lentement, mais sûrement. Lui
qui se vantait de n’avoir peur de rien et d’avoir tout vu, il commençait à
flipper. Et s’il y avait des bêtes dans cette forêt ? Etait-il vraiment en
sécurité ici ? Peut-être qu’il ne devrait pas rester là, avec tous les
barjos qui se promènent dans ce pays ! Il faisait les cent pas autour de
la camionnette en ruminant les craintes idiotes que lui dictait son cerveau
fatigué et tendu. Il n’avait dormi que quelques heures avant de commencer sa
tournée de nuit. Il essaya d’évaluer ses options. Il n’y en avait pas
beaucoup : bouger ou rester là.
Il s’arrêta un instant. Bouger, pourquoi
pas ? L’autre option n’avait rien donné jusqu’à présent. Mais alors,
bouger pour aller où ? Il y avait bien ce chemin qui quittait la route un
peu en arrière. Il décida de partir par-là, avec un peu de chance il trouverait
une ferme ou une habitation.
***
Il marchait dans la nuit depuis dix minutes.
L’air moite lui collait à la peau. Les moucherons et les moustiques lui usaient
les nerfs. Il se mettait des claques pour les chasser. Finalement, la forêt
s’ouvrit sur une clairière. Au fond de
celle-ci, la masse sombre d’une construction s’élevait, plus sombre encore que
les arbres derrière elle. Soulagé, Dédé pressa le pas vers la maison. Peut-être
y avait-il quelqu’un, peut-être même un téléphone, et il pourrait appeler une
dépanneuse.
A mesure qu’il approchait, l’aspect délabré de
la bâtisse ne put lui échapper. Le faisceau de la lampe lui révéla des pans de
façade défoncés, des planches pourries et de rares fenêtres cassées. Cela
ressemblait à une grange. Une grande grange abandonnée.
L’évidence s’imposa lentement à Dédé. Elle lui
descendit dans l’estomac et lui tordit lentement les entrailles telle une
pince. Il avait envie de crier. Il voulait être ailleurs, avoir eu une autre
vie, n’importe quoi pourvu qu’il ne soit plus là. Il fit le tour de la grange
d’un pas rapide. L’arrière s’était effondré, les poutres de la charpente,
mélangées aux tuiles, recouvraient des restes de murs.
La tenaille dans son ventre s’activa encore plus
fort. Elle se mettait à bouger, à pincer, à tirer. La terreur grandissait dans
son ventre.
***
Dédé respirait lourdement. La sueur lui collait
son t-shirt sur la peau et son cœur battait fort dans sa poitrine, qui semblait
soudain trop étroite. Il avait couru, il était tombé, et il avait couru encore,
guidé par le chemin, puis par le phare mourant de la fourgonnette. Maintenant,
assis sur son siège, il reprenait son souffle et ses esprits. Il clignait des
yeux en s’essuyant le visage de ses grosses mains. Il ralluma la radio. Cela
l’aida à se détendre un peu. Heureusement, elle marchait encore. Il bougea un
peu sur son siège, chercha son paquet de cigarettes et s’en grilla une.
Il se sentit un peu mieux. Il décida d’attendre
dans la camionnette le temps qu’il faudrait pour que quelqu’un passe sur la
route. Après quelques minutes, pour se maintenir occupé et pour empêcher son
esprit de matérialiser ses angoisses, il alla voir son chargement à l’arrière.
Il tira la porte latérale. Une bouffée d’air
moite et putride l’accueillit. Sûrement un jus de viande quelconque qui avait
coulé au fond de la fourgonnette. L’odeur était particulièrement forte tout de
même, plus forte que les après-midi d’été où des emballages de poisson
parfumaient le fourgon depuis deux jours. En faisant la grimace, il commença à
ranger ses cartons de poulets, de cailles et de dindes. Il y en avait toujours
quelques-uns qui bougeaient en roulant. Mais cette nuit-là, son frigo était
particulièrement en désordre.
Dix minutes plus tard, Dédé ressortit de son
frigo. L’odeur de putréfaction était vraiment très forte. Trop forte. Il
s’inquiétait de l’état de son chargement. Peut-être que tout serait perdu.
L’air chaud mais inodore de la nuit lui fit du bien. Finalement, il n’était pas
si mal ici, dans cette forêt. Il s’emmerdait bien un peu, mais au moins il
était tranquille. Il faudrait juste affronter le chef le lendemain, ce qui ne
lui plaisait pas beaucoup. Mais que pouvait-il faire d’autre ? Il retourna
dans la cabine et s’assit aussi confortablement qu’il le pût.
Il fumait pour se tenir éveillé. Il avait éteint
la radio ; la batterie rendait l’âme et il préférait garder un peu de
lumière. Il tapait sa cendre lorsqu’il entendit un grattement. Si léger qu’il
ne sut s’il avait bien entendu. Cela semblait venir du compartiment
frigorifique. Il se figea et tendit l’oreille, retenant sa respiration. Il y
avait bel et bien quelque chose qui bougeait dans le frigo, il entendait
maintenant clairement un frottement de cartons, des grattements contre les
parois isolantes en fibre. Sûrement une bête sauvage. Elle devait être montée
dans la fourgonnette malgré sa présence, attirée par l’odeur de la viande.
– Saloperie de porte ! s’écria-t-il.
Il frappa contre la portière. Le bruit ferait
peut-être fuir l’animal. Il voulait éviter de le coincer dans le frigo. Il
sortit de la cabine et fit claquer violemment la portière. Il n’avait rien vu
descendre, et rien entendu. Il fit lentement le tour de la camionnette, en
parlant fort et tapant contre la carrosserie. Toujours rien, mais les bruits
avaient cessé. L’animal était peut-être descendu discrètement.
Il ouvrit la porte latérale et se pencha pour
jeter un coup d’œil. L’air humide le frappa en plein visage, une bouffé de
puanteur qui lui retourna l’estomac. Il se retourna et porta vivement la main à
sa bouche, ravalant une envie de vomir. Il n’avait jamais rien senti de tel.
Ses volailles devaient pourrir là-dedans. C’était dégueulasse. Il recula un peu
pour respirer et laisser le frigo s’aérer. Finalement, prenant son courage à
deux mains, il avala une grande bouffée d’air et monta dans le frigo.
Il n’y avait rien, mais des cartons avaient été
déplacés. Certains étaient tombés et gisaient maintenant au fond de la
fourgonnette, à moitié ouverts. Tout était silencieux. Il y avait donc vraiment
eu un animal là-dedans. Il devrait essayer de fermer cette porte. Il sortit
rapidement, l’odeur de putréfaction lui donnait des haut-le-cœur. Il se
retourna pour fermer la portière, lorsqu’il entendit un bruit. Un léger craquement.
Un craquement de polystyrène expansé, qui venait de l’intérieur de la
camionnette. Son cerveau primitif prit le dessus et il resta immobile, figé par
la peur. Un autre bruissement. Cette fois, on eût dit un papier qu’on froisse
doucement ou du carton qu’on glisse.
Dédé s’approcha doucement de l’ouverture de la
porte, trou béant à l’haleine fétide. Il porta la main à sa bouche et plissa
les yeux à cause de l’odeur. De nouveaux froissements et grincements se firent
entendre. Il n’y avait plus de doutes possibles, quelque chose bougeait dans
les cartons. Dédé remonta dans le compartiment frigorifique. Il donna quelques
coups de pieds dans les cartons pour faire fuir l’animal. Les bruits
continuèrent, mais rien ne sortit. Il souleva un carton de volaille, le reposa
à côté. Ne sachant que faire, il ouvrit le carton suivant. A l’intérieur, le
faisceau de la lampe-torche révéla des poulets, bien alignés, posés dans des
barquettes recouvertes de film plastique transparent. Les étiquettes noires
tranchaient avec la chair blanche et montraient des poulets à la ferme,
heureux, marchant d’un pas allègre en file indienne.
Malgré sa tension, le coin de ses lèvres se
souleva doucement, comme à chaque fois qu’il voyait ces étiquettes. Il trouvait
cocasse de montrer ces poulets qui semblaient aller d’un pas léger directement
dans leur emballage en plastique. Le consommateur n’avait jamais vu la chaîne
d’abattage, il ne pouvait donc pas savoir par quoi devait passer ce poulet,
avant d’arriver dans son cercueil de polystyrène.
Il crut voir un mouvement, à la périphérie de
son champ de vision, parmi les poulets empaquetés. Ses yeux en cherchèrent
automatiquement l’origine. Il vit alors l’aile d’un poulet pousser contre le
plastique, étirer le film transparent jusqu’à ce que la pointe de l’aile le
transperce. Elle bougeait lentement, avec une sorte de détermination sourde.
Petit à petit, tout le corps du poulet se mit à bouger. L’autre aile perça
également le plastique et les moignons des pattes commencèrent à pousser, à
extraire ce cadavre de sa bière de plastique.
Dédé poussa un cri étouffé en sursautant, et
tomba de la fourgonnette. Il s’écrasa lourdement sur le dos et se releva
péniblement. Il tremblait. Il se mit une claque pour s’assurer qu’il ne rêvait
pas. La douleur lui réveilla un peu les sens. Ce qu’il avait vu était
impossible. Un poulet mort depuis des heures ne bougeait plus et il essayait
encore moins de sortir de son emballage. Il avait dû halluciner, c’était la
seule explication. La lampe-torche gisait au sol. Il la ramassa et éclaira à
nouveau l’intérieur du fourgon. Le couvercle du carton qu’il avait ouvert était
retombé en place. En bas de la pile de cartons, le faisceau de lumière
tremblotante fit apparaître les gros cartons de dindes entières. Soudain, l’un
d’eux se déchira avec un craquement et de gros moignons cramoisis en sortirent,
écartant le carton et révélant le corps de la dinde. La chair était déjà
putréfiée et infestée de vers grouillants qui tombèrent en chapelets de son
abdomen éviscéré.
Une grimace d’horreur se peignit sur le visage
de Dédé. La bouche ouverte, il n’arrivait pas à crier tant sa gorge était
nouée. Ses yeux ne pouvaient pas quitter ce cadavre grotesque, décapité,
déplumé et vidé qui se tenait maintenant sur ses pattes. D’autres cartons se
déchiraient, les poulets en sortaient, cadavres mutilés et avariés. Les piles
s’effondrèrent. Un petit carton de cailles tomba aux pieds de Dédé et s’ouvrit.
Les petits corps ronds roulèrent sur le sol. Ils se déplièrent lentement, se
mettant sur leurs pattes d’une façon maladroite, presque comique.
Il recula de quelques pas, n’osant fuir et
laisser son véhicule. Il refuse alors de croire ce qu’il voit, ce qu’il sent.
Le faisceau de la lampe-torche éclaire les cailles, qui maintenant s’approchent
de lui. Il relève la tête et voit des dizaines de dindes, de poulets, de
pintades et de cailles tomber de la fourgonnette, se redresser et marcher
gauchement vers lui. La vision de ces cadavres sans têtes, sans pattes, le
ventre ouvert et béant lui donne l’impression de devenir complètement fou.
D’un bon étonnant, plusieurs oiseux sautent sur
lui et s’accrochent à ses habits. Une caille, particulièrement vivace, réussit
à s’agripper aux pans de son t-shirt, une dinde et d’autres volailles attrapent
ses jambes, les coinçant entre leurs ailes ou leurs moignons. Hystérique, Dédé
se débat de façon désordonnée, essayant de chasser ces monstres venus d’un
autre monde, qu’il croit sortis de son imagination. Il se démène comme un
possédé, agitant les bras et les jambes dans le but de se débarrasser de ces
cadavres gluants. Il donne un coup de pied à une caille et la sent s’écraser
mollement ; les petits os craquent contre sa chaussure. La caille est
projetée contre la carrosserie de la camionnette et retombe au sol en un amas
de chairs informes.
L’agitation de Dédé repousse les volatiles à
quelques mètres de lui. Durant cette trêve, il semble se reprendre. Il arrête
de se débattre, le regard fou, un rictus de terreur gravé sur son visage. Il
contemple le spectacle surnaturel qui s’offre à ses yeux : des dizaines de
volailles, quelques instants plus tôt bien emballées dans le compartiment
frigorifique, mortes, se trouvent maintenant devant lui, claudiquant sur leurs
pattes coupées. Un cri puissant monte du tréfonds de son être, libérant ses
terreurs les plus ancestrales : la Mort s’est révélée à lui.
Dédé se retourne et s’enfuit. Il court vite,
aussi vite que ses jambes le portent. Son poids ne semble plus le retenir, la
peur et l’adrénaline lui donnent des ailes. Il court dans la forêt, manquant de
peu les troncs sombres, sautant par-dessus les racines, trébuchant sur les
pierres. Derrière lui, il entend le bruissement de centaines de pattes qui
froissent les feuilles. Elles doivent le poursuivre, mais il n’ose tourner la tête
pour voir, de peur de percuter un arbre. L’obscurité est presque totale. Il
devine les obstacles au dernier moment.
Dédé s’essouffle vite, son cœur et ses poumons
encrassés n’arrivent pas à soutenir l’effort. Il commence à ralentir. Il a
l’impression que les volailles le rattrapent. Ses jambes brûlent, il sent son
cœur prêt à exploser et la sueur lui coule à grosses gouttes sur le front et
dans les yeux. Il finit par céder à la curiosité et jette un regard en arrière.
Il aperçoit deux grosses dindes, taches claires dans la forêt. Leur vitesse
paraît surnaturelle.
Il tourne la tête juste trop tard et ses grosses
jambes s’écrasent contre une branche qui lui barre la route. Il culbute et
s’affale dans la terre humide. Sonné, il se redresse lorsqu’il reçoit les dix
kilos d’une dinde dans le dos. Le choc l’écrase au sol et lui coupe le souffle.
Un instant plus tard plusieurs dindes l’accablent de leur poids pour le
maintenir au sol. Il essaie en vain de les repousser. Les chairs molles et
putréfiées glissent sous ses doigts et leur poids ajouté au sien l’empêche de
se relever. Il se débat, donne des coups de pied, des coups de poing, mais les
volatiles sont maintenant trop nombreux. Des poulets et des cailles agrippent
fermement ses habits, des dindes lui grimpent dessus pour l’écraser au sol et
parviennent finalement à l’immobiliser. Certains volatiles le frappent de leurs
moignons, d’autres enfoncent leurs ailes dans sa chair ou dans les orifices
qu’ils peuvent trouver. La force de ces cadavres est incroyable et la douleur
devient intolérable. Il se sent écorché et meurtri, chaque centimètre carré de
son être le fait souffrir.
Dans le maelström de ses sensations, il est à
peine conscient qu’une petite caille lui grimpe sur le visage. Elle s’acharne
d’abord sur sa bouche, essayant d’entrouvrir les lèvres avec ses ailes. Tendus
jusqu’à la rupture, les muscles de la mâchoire la maintiennent fermement close.
Une autre caille lui picore vigoureusement un œil. Le petit bec aiguisé
transperce la paupière et pénètre le globe. Une pluie de coups de bec achève de
le crever et de le transformer en bouillie. Dédé, jusqu’alors silencieux,
laisse échapper un long hurlement de douleur, guttural et puissant qui résonne
dans la nuit au fur et à mesure que son œil est dégusté.
Alors, la caille, putréfiée et visqueuse, en
profita pour se glisser dans sa bouche, forçant le passage jusqu’à sa gorge. Le
corps de Dédé tressauta en étouffant. Avant de mourir, il put sentir des jus
infâmes de viande pourrie lui couler dans le pharynx.
Soudain,
la forêt redevint calme autour de la Mort. Les cadavres d’oiseaux glissèrent
lentement sur le sol, laissant la dépouille de Dédé se dessiner contre la terre
noire. Les arbres, tels des piliers de pierre sombre, se tenaient immobiles et
on eût dit qu’ils retenaient leur souffle. L’espace d’un instant, on aurait pu
croire que le temps lui-même était figé. Puis, doucement d’abord, l’air vibra
des lamentations silencieuses des bêtes trépassées. Remplissant l’espace, elles
s’élevèrent en spirale vers le ciel, tourbillonnant autour des arbres, jusqu’à
l’infini.
© Julien Rosselet
2006. Tous droits réservés. www.jaygees.net